(Actu-EXPRESS) – Cela va sans dire, outre les litiges fonciers, le problème de la chefferie traditionnelle constitue une véritable « bombe à retardement » qui menace dangereusement la paix sociale et le vivre ensemble au Togo.
Forfaiture, usurpation de qualité, faux et usage de faux, vice de procédure sont entre autres talon d’Achille dans la désignation, la reconnaissance et l’intronisation des Chefs coutumiers dans notre pays.
Après l’épisode du canton d’Aflao-Sagbado, dans la préfecture du Golfe en mai 2026, celle du canton Sanda-Afohou, dans la préfecture de Bassar en juillet 2026 et celle du canton de Djon, dans l’Akébou en septembre 2026, c’est la désignation, la reconnaissance et l’intronisation du Chef canton d’Ando, Tengué Kodjo Agbéko, alias Angelo, qui défraie actuellement la chronique et suscite des contestations dans la préfecture de l’Avé.
Comment en est-on arrivé là ?
La question vaut son peson d’or d’autant plus que le législateur togolais a opté pour une organisation horizontale dans le processus de désignation des Chefs coutumiers.
En effet, au Togo, le pouvoir central ne nomme pas les autorités coutumières nonobstant le fait que la chefferie traditionnelle est intégrée à l’administration territoriale du pays. Il ne fait qu’entériner le choix des communautés de base par un arrêté ou un décret, en fonction du niveau de décentralisation.
Et pourtant, la désignation, la reconnaissance et l’intronisation d’un Chef traditionnel provoquent des contestations au sein des communautés et soulèvent des vagues. Tel est le cas actuellement dans le canton d’Ando, dans l’Avé.
Usurpation de qualité
Dans un mémorandum dont nous avons copie, la famille royale ADJA AGBEKPO du clan FIAGBOTA conteste la qualité du sieur Tengué Kodjo Agbéko à être désigner comme Chef canton d’Ando.
Constitué de 6 clans notamment Fiagbota, Atifeme, Agovié (Javie), Sede, Dzita et Danyi, Ando est une société traditionnelle hautement hiérarchisée et chacun de ces clans joue un rôle spécifique pour bon fonctionnement de la communauté.
La responsabilité qui revient au clan Fiagbota est celle de régenter la communauté en désignant en son sein le chef conformément aux critères selon les procédures coutumières du clan en respectant donc les us et coutumes. Nul autre clan, en dehors de Fiagbota, n’a cette compétence à désigner le chef. Cette attribution est reconnue par les 6 clans et n’a jamais été contestée jusqu’à l’arrivée de la famille Tengué, émigrée d’Anlo au Ghana pour prendre hospitalité au Togo.
La famille Tengué était un hôte du clan Sede, le clan qui jouait le rôle de coursier et gongonneur à la chefferie.
Par ailleurs, le même mémorandum précise que dans un courrier du 17 mars 2024, adressé au ministère de l’Administration territoriale, la famille royale Fiakpata a fait cas de ce que des informations et des recherches renseignent que des membres de la famille Tengué, en l’occurrence Tengué Kodjo Agbeko alias « Angélo », et d’autres personnes convoitent le trône et certains ont même déposé des dossiers à l’administration territoriale pour se faire reconnaître, en toute illégitimité, chef du canton d’Ando, récemment créé et dont le premier chef de canton n’a pas encore été désigné.
Par la même occasion, la famille royale a déploré ces genres de faits et a contesté cette procédure biaisée synonyme d’usurpation de trône et de non-respect de ses valeurs et traditions de la communauté.
Usurpation de fonction
Depuis leur installation dans l’Avé, les chefs Adja successivement Agbokpè, Fia Agbokpè, Fiavi Agbokpè et Bedzra Agbokpè, tous issus du clan Fiagbota ont régné sur la communauté Ando jusqu’à l’indisponibilité de Bedra Agbokpè qui a souffert d’une longue maladie. Or, selon les us et coutumes, on ne choisit pas un nouveau Chef du vivant de l’ancien. C’est ainsi qu’un certain Tengué Ezu qui est originaire d’Anlo au Ghana, et demi-frère de Atsakpa, gongonneur et émissaire ou messager du Chef, s’est accaparé de la régence avec l’aide de son fils soldat, Kossi Ansa Tengué, qui deviendra régent lui-même, menaçant les vieux du clan Fiagbota, à chaque fois que ceux-ci tentaient d’introniser un Chef.
C’est dans ces circonstances qu’un allogène qui a trouvé hospitalité auprès du gongonneur-messager est devenu régent en violation des us et coutumes des Ando. Toutes démarches entreprises dès lors pour redresser la situation n’ont pu aboutir, au grand dam de la communauté, aujourd’hui vent debout contre Tengué Kodjo Agbéko.
Procédure de reconnaissance viciée
Le mémorandum relève aussi des irrégularités tant dans la désignation que la reconnaissance du Chef canton Tengué Kodjo Agbéko.
En effet, après la lettre de contestation du 17 mars 2024 adressée au Ministère de l’administration territoriale, le Conseil des sages et des notables d’Ando a, suivant plusieurs courriers signés par le Roi de terre (Agnigban To) et le premier notable (Tchamigan), attiré l’attention du ministère de tutelle, du Préfet de l’Avé et du Maire d’Avé 1 sur le fait que la chefferie d’Ando n’est pas dévolue à la famille Tengué et que le Chef doit venir de la famille royale du clan Fiakpata.
C’est ainsi qu’en début de cette année 2026, le représentant du Roi de terre et le président du Conseil coutumier ont été instruits de trouver une solution au conflit en réunissant le Conseil coutumier, ce que le sieur Tengué Kodjo Agbeko veut éviter à tout prix.
Or, aux termes du Décret N° 2016-028/PR du 11 mars 2016 portant modalités d’application de la loi N° 2007-002 du 08 janvier 2007 relative à la chefferie traditionnelle et au statut des chefs traditionnels au Togo, il revient au Conseil coutumier de proposer le candidat le plus indiqué à la reconnaissance officielle.
Cérémonie d’intronisation boycottée
Selon les familles royales, les sages et les acteurs coutumiers qui contestent la désignation de Tengué Kodjo Agbeko, plusieurs éléments du processus restent à éclaircir.
Ils évoquent notamment l’absence, lors de la cérémonie d’intronisation, de certains acteurs et éléments traditionnellement associés à la désignation et à l’installation d’un chef, parmi lesquels les détenteurs des attributs de la chefferie, les conseils des sages et les « Efioto ».
Pour ces contestataires, ces absences soulèvent des interrogations sur le respect des pratiques coutumières applicables à Ando. Toutefois, la portée de ces éléments doit être appréciée au regard des règles effectivement reconnues par la communauté et des pièces disponibles dans le dossier.
Au-delà de la cérémonie elle-même, les questions portent sur les consultations qui auraient été organisées, les avis recueillis auprès des instances traditionnelles, l’identification des ayants droit et la conformité de la procédure aux usages locaux.
L’article 15 de la loi n° 2007-002 prévoit qu’une désignation effectuée en violation de ses dispositions ne peut être reconnue par l’autorité compétente. La vérification de la régularité du processus apparaît donc déterminante pour apprécier les contestations en cours.
Tengué Kodjo Agbéko, un personnage de moralité douteuse ?
Sans fac-similé des preuves, le mémorandum de la famille royale contient de graves accusations contre le sieur Tengué Kodjo Agbéko qui serait recherché pour escroquerie et vente frauduleuse des parcelles de terrain à hauteur des centaines de millions de francs CFA.
Suite aux plaintes des victimes, il serait replié au Ghana et la population d’Ando était dans l’attente de son arrestation pour qu’il réponde devant le Tribunal de première instance de Kpalimé, de plusieurs chefs d’accusation pour lesquels il est recherché.
C’est avec stupéfaction que la communauté d’Ando a appris que lors du Conseil des ministres du 26 juin 2026, le nommé Tengué Kodjo Agbeko a été reconnu comme Chef dudit canton.
Par quels moyens est-il passé dans les mailles des services de renseignement, chargés de mener des enquêtes de moralité sur lui ? Est la question qui taraude l’esprit des populations d’Ando.
Des revendications de la famille royale
Au-delà de la contestation coutumière, c’est désormais le risque d’une escalade sur le terrain qui inquiète. La famille royale fait état d’une population fortement mécontente et affirme que des habitants se mobilisent pour sauver ce qui devrait l’être.
Des sources locales évoquent un climat de tension palpable dans la localité, où les appels à la mobilisation se multiplient.
La famille royale demande la réouverture du dossier et la remise en cause du décret de reconnaissance, estimant qu’une solution négociée dans le respect des us et coutumes permettrait de préserver la cohésion sociale à Ando.
Il urge que l’autorité de tutelle qu’est le Ministère de l’administration territoriale prenne ses responsabilités pour restaurer la confiance dans le canton d’Ando et redonner à la chefferie traditionnelle ses lettres de noblesse.
A.E.
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